Tectonique de l’abandon

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Les lieux désertés surgissent face à nous venus de l’ailleurs et de l’autrefois, car Geneviève GarciaGallo les ramène d’entre les mondes des ombres. Parmi ces ombres, figés dans une dimenson spectrale, ils ne sont présents à eux mêmes que perdus dans le règne solitaire de leur abandon. Alors l’artiste emporte dans le mouvement dynamique des qualités formelles de sa peinture tous les éléments caractéristiques qui les constituent et tous ceux avec lesquels ils sont en relation : matières, matiériaux, mobiliers, haillons textiles, végétation. Ces éléments deviennent ainsi le matériel visuel puissant, sensible et expressif du plan esthétique. Ce plan est non seulement une carte iconographique mais également le relevé intense des perceptions, des sensations et des fictions possibles inhérentes à ces lieux. Nous nous y déplaçons au fil aléatoire de nos déambulations erratiques et poétiques, cependant la poésie est troublée par une inquiétude émanant de la dimension spectrale : Geneviève Garcia-Gallo la traite plastiquement en posant le rapport ambivalent et interactif entre beauté persistante et désastre inexpliqué. C’est pourquoi sans doute son dispositif visuel nous révèle une architecture réaliste et néanmoins hiéroglyphique qui répond non pas explicitement mais esthétiquement à la question de l’espace spécifique de ces lieux incertains. Mais surtout, elle impulse une singulière géologie plastique et affective sous-jacente à la solitude des choses oubliées et au sentiment de désolation des lieux en déshérence, qui génère picturalement une tectonique de l’abandon.

 

Cette tectonique retourne à même la surface la question de l’espace des lieux désertés : elle devient pour nous l’espace des questions. Quelle violence en effet se manifeste-t-elle ici, est-elle économique, climatique, guerrière ? Ces murs lépreux, ces corridors effrités et ces escaliers vermoulus, de quels sortilèges sont-ils l’architecture fantomatique ? Et ces ombres en maraude qui dans la lumière rôdent autour des chaises et des fauteuils, de quels drames portent-elles les marques ? Et ces pièces de linge épars, de quels corps gardent-elles la mémoire ? Et cette eau stagnante dans la baignoire isolée, n’est-elle pas une menace liquide plantant dans notre conscience l’idée d’un possible acte de torture ?

 

Accolés aux lieux désertés, les objets abandonnés sont plutôt dans un hors lieu. Ils n’occupent que l’espace de leur matérialité, mais l’énergie picturale les emporte à leur tour et les transforme en autant de signes plastiques rayonnant à la surface éclatante où ils sont frontalement présents, éclairés seulement par la lumière de leur énigme. Ils glissent ainsi de l’abandon négatif des choses oubliées dans l’abandon positif à la peinture dans laquelle ils se fondent pour étreindre leur horizon esthétique. Ce qui est donc remarquable ici, c’est bien cette tectonique de l’abandon et les deux événements qu’elle permet dans le champ esthétique. En effet, le retournement de la question de l’espace des lieux en déshérence et le passage des objets oubliés d’un abandon négatif à un abandon positif scellent la tension poignante qui nous place véritablement au coeur de l’oeuvre de Geneviève Garcia-Gallo.

 

Joël COUVE

 

Accéder à la galerie « En déshérence »